
Entre Marmande et Toulouse, la Garonne longe des vignes qu'on oublie souvent de citer. Ce sont des pays de coopératives et de vignerons discrets, où les cépages bordelais côtoient des variétés locales.
Elian Da Ros a grandi à Cocumont, dans les Côtes du Marmandais, au sein d'une famille de vignerons. De 1992 à 1997, il travaille en Alsace, chez Zind-Humbrecht. Il revient en 1997, quitte la coopérative et signe son premier millésime en 1998. Il fait alors de l'abouriou, un cépage que beaucoup de ses voisins jugeaient secondaire, le cœur d'une cuvée qui porte son nom.
Il la vinifie en grappes entières. Terre de vins décrit ce vin comme souple et fruité, avec des airs de gamay. Il ne cherche ni la couleur ni la puissance. Il garde le fruit, la fraîcheur et la peau fine du raisin. Ce parti pris montre ce que le Marmandais peut faire de son propre cépage, quand on cesse de le traiter comme un appoint.
Le Marmandais, coopération et singularité
L'appellation s'étend autour de Marmande, sur les deux rives de la Garonne, au contact des vignobles girondins. La coopération y pèse lourd : elle a permis à de petits exploitants de rester en place, alors qu'ils n'auraient pas pu financer seuls un chai.
Le cahier des charges cite l'abouriou parmi les cépages complémentaires, aux côtés du côt, du fer, du gamay et de la syrah. Rien ne l'impose, et un vigneron peut s'en passer. Mais le même texte souligne qu'il fait l'originalité des rouges du Marmandais. C'est par lui que l'appellation se distingue de ses voisins girondins.
Buzet, les coteaux de l'Albret
Plus au sud, les vignes de Buzet couvrent les coteaux du pays d'Albret, autour de Nérac, entre la Garonne et les Landes de Gascogne. L'appellation s'organise autour d'une structure : la cave des Vignerons de Buzet, qui vinifie l'essentiel de la production.
Ce modèle a ses limites, car une seule cave dominante laisse moins de place aux écarts de style. Il a aussi permis d'investir dans les chais et l'élevage. Les rouges de Buzet reposent sur le merlot et les cabernets. Ils jouent la régularité plus que la rupture. Pour l'amateur qui cherche un rouge de style bordelais à prix sage, c'est une réponse honnête. Pour celui qui veut de l'inattendu, la suite de la série offre d'autres pistes.
Brulhois, la mémoire du vin noir
Au sud d'Agen, de part et d'autre de la Garonne, le Brulhois revendique une réputation ancienne. Au Moyen Âge, ses vins sombres descendaient la Garonne sous le nom de « vins noirs ». Les assemblages tournent aujourd'hui autour du tannat, des cabernets et du merlot ; le côt et le fer sont aussi autorisés.
L'appellation obtient l'AOC en 2011. Sa production passe pour l'essentiel par Les Vignerons du Brulhois, nés en 2001 de la fusion des caves de Donzac et de Layrac. Le tannat y reste l'élément qui marque le vin et lui donne sa tenue. Le nom de « vin noir » ne relève pas de la métaphore : il désignait des vins très colorés.
Saint-Sardos, l'abbaye et la syrah
Plus à l'est, en Lomagne, entre Garonne et Save, les terrasses de la Garonne portent Saint-Sardos. L'appellation est reconnue en AOVDQS en 2005, puis en AOC en 2011. Sa surface reste modeste.
L'histoire commence bien avant les textes. Au XIIe siècle, les moines cisterciens de l'abbaye de Grandselve plantent des vignes sur ces terres. Le vignoble actuel revendique cette filiation.
Le cahier des charges fixe ce qui distingue Saint-Sardos : c'est le seul vignoble de France qui associe obligatoirement la syrah et le tannat dans l'assemblage. La syrah apporte le fruit noir et le poivre, le tannat la structure. Ce mariage donne un profil propre à cette appellation.
Ce que ces quatre vignobles ont en commun
Aucune de ces appellations ne cherche les grands classements. Toutes ont grandi à l'ombre de Bordeaux. Chacune a trouvé son élément propre : un cépage à Marmande, une cave collective à Buzet, une mémoire à Brulhois, un assemblage à Saint-Sardos.
Il faut les boire pour elles-mêmes, sans les comparer à ce qu'elles auraient pu être si la carte avait été tracée autrement. C'est la seule façon d'en saisir la logique. Un abouriou de Cocumont se boit frais, sur une volaille ou une charcuterie. Un Buzet accompagne une cuisine de tous les jours. Un Brulhois demande un plat plus riche, un confit ou un magret. Un Saint-Sardos se goûte sur une viande grillée, quand la syrah parle d'abord et que le tannat suit. La Garonne relie ces vignobles bien plus qu'elle ne les rattache à Bordeaux.